Envoyer de l’argent depuis un compte Orange Money en Côte d’Ivoire vers un compte MTN MoMo au Ghana reste, en 2026, un parcours du combattant. C’est précisément ce problème que l’interopérabilité des paiements cherche à résoudre à l’échelle du continent. Selon le dernier rapport de la GSMA sur l’état de l’industrie du mobile money, près de 1 432 milliards de dollars ont transité par des comptes mobile money dans le monde en 2025, soit une hausse de 27 % par rapport à 2024. L’Afrique concentre à elle seule environ 66 % de cette valeur et 74 % du volume mondial des opérations, avec près de 92 milliards de transactions sur l’année. Mais cette croissance spectaculaire se heurte à un obstacle structurel : la fragmentation entre opérateurs et pays.
Un marché du mobile money toujours en forte croissance
Les chiffres de la GSMA confirment que le mobile money reste le moteur principal de l’inclusion financière africaine. Avec 92 milliards de transactions traitées en 2025, le continent est de très loin le premier marché mondial du secteur, devant l’Asie du Sud. Cette croissance profite directement aux populations non bancarisées, mais elle crée aussi une nouvelle problématique : celle de la circulation de l’argent entre systèmes qui ne se parlent pas entre eux. Un utilisateur kényan de M-Pesa ne peut pas, par défaut, envoyer de l’argent directement à un utilisateur nigérian d’OPay sans passer par des intermédiaires coûteux et lents.
PAPSS : la colonne vertébrale des paiements transfrontaliers africains
C’est pour répondre à ce problème que le Pan-African Payment and Settlement System (PAPSS) a été lancé en janvier 2022 par l’Union africaine et la Banque africaine d’import-export (Afreximbank), en complément de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). PAPSS permet aux banques centrales et institutions financières d’effectuer des paiements en temps réel dans les monnaies locales, sans passer par des devises tierces comme le dollar ou l’euro, ce qui réduit considérablement les frais et les délais de règlement. La plateforme compte aujourd’hui plus de 160 banques commerciales connectées, et ses promoteurs estiment qu’elle pourrait faire économiser jusqu’à 5 milliards de dollars par an en frais de transaction aux entreprises du continent.
Kenya, Égypte : l’adoption s’accélère
Plusieurs marchés clés ont rejoint le mouvement ces derniers mois. Au Kenya, le réseau de paiement instantané Pesalink, qui compte plus de 80 participants, s’est connecté à PAPSS en février 2026, permettant des transferts transfrontaliers en temps réel en monnaie locale. Des groupes bancaires régionaux comme KCB Group ou Bank of Kigali ont également commencé à activer les transactions PAPSS. En Égypte, la banque centrale a rejoint le système dès novembre 2024, faisant du Caire le siège de PAPSS et positionnant le pays comme un pont stratégique entre l’Afrique et le Moyen-Orient. Ce qui n’était qu’un projet pilote avec une poignée de banques s’est ainsi transformé en un réseau croissant couvrant l’Afrique de l’Ouest, de l’Est, centrale et australe.
Le vrai obstacle : la fragmentation entre opérateurs
Malgré ces avancées institutionnelles, la fragmentation au niveau des opérateurs mobiles reste le principal frein. La moitié seulement des systèmes de paiement instantané africains relient aujourd’hui banques, opérateurs mobiles et fintechs via des plateformes inter-domaines. Concrètement, un utilisateur d’Orange Money en Côte d’Ivoire ne peut toujours pas envoyer facilement de l’argent à un utilisateur de MTN MoMo au Ghana sans passer par des services tiers, souvent plus chers. Cette fragmentation freine non seulement les transferts entre particuliers, mais aussi le commerce régional que la ZLECAf cherche justement à stimuler.
Ce que l’interopérabilité change pour les entreprises et les particuliers
Pour les petites et moyennes entreprises qui commercent d’un pays africain à l’autre, l’enjeu est concret : chaque paiement transfrontalier via les circuits traditionnels peut prendre plusieurs jours et engloutir jusqu’à 5 à 10 % de la valeur de la transaction en frais de change et de correspondance bancaire. Avec un système comme PAPSS, ces paiements peuvent être réglés en quelques minutes et en monnaie locale, ce qui réduit fortement les coûts et améliore la trésorerie des entreprises. Pour les particuliers, l’interopérabilité promet à terme de rendre les transferts d’argent aussi simples entre pays qu’ils le sont déjà à l’intérieur d’un même pays.
Les résistances qui freinent encore le mouvement
L’interopérabilité, promue notamment par la BCEAO et la Banque mondiale en Afrique de l’Ouest francophone, progresse mais lentement. Les intérêts concurrentiels des opérateurs mobiles expliquent en partie cette lenteur : chaque acteur a construit son propre écosystème fermé et n’a pas toujours intérêt commercial immédiat à faciliter les transferts vers des plateformes concurrentes. Des obstacles techniques, réglementaires et éducatifs persistent également, notamment autour de la lutte contre le blanchiment d’argent, qui complique l’harmonisation des règles entre pays. Sans un saut qualitatif vers une interopérabilité généralisée, un crédit fondé sur les données et une régulation unifiée, le risque est que la fracture entre pays à modèle bancaire et pays à modèle telco ne se transforme en un véritable fossé économique.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que l’interopérabilité des paiements mobiles ?
C’est la capacité à effectuer des transactions entre différents opérateurs mobiles, banques et fintechs, sans que l’utilisateur ait besoin de passer par des intermédiaires ou des comptes multiples chez chaque prestataire.
Qu’est-ce que PAPSS ?
Le Pan-African Payment and Settlement System est une infrastructure de règlement en temps réel lancée par l’Union africaine et Afreximbank en 2022, qui permet des paiements transfrontaliers en monnaies locales africaines sans passer par le dollar ou l’euro.
Combien PAPSS pourrait-il faire économiser aux entreprises africaines ?
Ses promoteurs estiment que le système pourrait permettre d’économiser jusqu’à 5 milliards de dollars par an en frais de transaction à l’échelle du continent.
Quel est le principal frein à l’interopérabilité en Afrique ?
La fragmentation entre opérateurs mobiles reste le principal obstacle : chacun a construit son propre écosystème fermé, ce qui complique les transferts directs entre plateformes concurrentes de pays différents.
En résumé
L’interopérabilité des paiements est en train de redessiner le paysage fintech africain, portée par des infrastructures comme PAPSS et par l’adoption progressive de marchés clés comme le Kenya et l’Égypte. Mais la fragmentation entre opérateurs mobiles reste un frein réel, et les prochaines années seront déterminantes pour savoir si le continent parvient à construire un véritable réseau de paiement unifié. Pour suivre l’actualité de la fintech africaine, retrouvez tous nos articles dans la catégorie Finance, ainsi que nos analyses des tendances technologiques du continent dans la catégorie Tech.
Sources : We Are Tech Africa, Pan African Visions, Afreximbank.